Sur la route déserte qui se dressait devant elle, se détachaient une centaine de mètres plus loin, une file de trois voitures noires affublées d’un encart “Taxi”. Elle se dirigea alors dans leur direction. Il s’agissait de Tx, ces petits véhicules atypiques aux compagnies de taxis londoniens. Les voitures ainsi alignées, rutilantes, demeuraient le moteur coupé, comme en exposition.

Le long du trottoir s’étendaient nombre de boutiques et leurs vitrines, tantôt brillant de mille feux sous la clarté des néons, tantôt subsistant dans la pénombre de la nuit. Cependant, toutes arboraient des morceaux de vie idéale, des objets de toute sorte vous donnant l’illusion d’atteindre les modèles en photographie ou les rêves que l’on veut bien vous vendre sur tous les étalages. En exposition, les mannequins eux-mêmes s’amusent de la crédulité des passants, exhibant leur parfait sourire, car eux seuls ont conscience des manigances commerciales qui se trament derrière.

Passant devant une des vitrines restées dans l’obscurité, Laura s’attarda alors subitement sur le reflet que lui renvoyant la vitre sur sa droite. Elle s’arrêta, détournant un moment son attention du groupe de voitures, pour se reporter sur l’encadrement transparent. Elle se tenait à présent face à elle-même, du moins c’est ce qu’elle avait imaginé. Mais tout ce qu’elle distinguait à présent de ce reflet, était l’image d’un être frêle et d’une pâleur extrême. Une poupée de porcelaine, fragile et délicate, qu’une brise de vent semblait pouvoir briser au moindre instant. Devant cette ombre d’elle-même, elle se sentit soudain mal, faisant face à une nouvelle réalité dont elle n’avait jusque-là pas encore pris conscience. Ces derniers mois de tergiversations permanentes avaient bel et bien laissé des traces visibles et marquées. Quelle(s) idée(s) pouvaient avoir les gens face à cette vision ? S'enquièrent-ils de savoir quels maux étaient en train de la ronger ? Car il s’agissait bien de cela : une âme agitée de tourments. Baissant le regard, elle finit alors par se détourner de la jeune fille emprisonnée sur le verre, comme voulant y abandonner par la même occasion toutes les craintes qui l’animaient.

Reprenant sa marche, elle s’approcha de la dernière voiture du cortège, l’éclat des réverbères se reflétait sur la carrosserie. Arrivée près de la portière avant du côté passager, elle pouvait voir le conducteur endormi de l’autre côté. Accoudé à la portière, la tête de l’homme reposait lourdement dans la paume de sa main. Guettant le moindre geste de l’individu dans l’espoir qu’il sorte de son coma, elle finit cependant par cogner à la vitre. L’homme se secoua instantanément, l’air affolé, regardant en tous sens. Son regard finit par se poser sur la créature chétive qui se trouvait à l’extérieur de l'habitacle, attendant de sa part une réaction. Il se redressa sur son siège, tourna la clé dans le démarreur afin de baisser la vitre. Il se pencha dans la direction de Laura, et lui demanda :

-“Bonsoir mademoiselle, veuillez m’excuser, que puis-je pour votre service ?”

-“Bonsoir, j’aurais souhaité me rendre au quartier West Kensington, dans le district Hammersmith. Êtes-vous disponible ?”, s'enquit-elle.

-”Oui bien sûr, prenez place à l’arrière. Vous m’indiquerez les détails sur le chemin”, répondit-il avec bienveillance.

Laura pris place à l’arrière du véhicule, il était spacieux, l’atmosphère était sécurisante. Elle s’installa plus sereinement, bouclant sa ceinture. Le conducteur mit alors le contact, faisant vrombir le moteur. Il lui jeta un regard depuis le rétroviseur interne, comme pour l’interroger sur la suite des informations. Elle lui expliqua alors en détails le plan de route et le quartier résidentiel dans lequel elle vivait, apportant un côté plus visuel. Elle finit par lui demander où elle se trouvait au moment où elle était venue à sa rencontre, et s’ils étaient très éloignés de l’adresse qu’elle lui avait donné. Cela représentait environ 30 minutes en voiture. Elle fit un rapide point sur la distance qu’elle avait ainsi pu parcourir à pied lors de sa flânerie nocturne. Son attention se reporta aussitôt sur le cadran de l’horloge digitale trônant au centre du tableau de bord : 3h45. Les autres, et puis lui, ils devaient sans doute s’inquiéter et la chercher depuis sa brusque fuite. Qu’allait-elle dire ? Lui dire à lui ? Elle y réfléchit quelques secondes puis s’abandonna de nouveau à la rêverie, elle trouverait les mots le moment venu…

Elle se détourna en direction de la vitre, jetant des regards çà et là sur le paysage urbain qui se dessinait sous ses yeux et défilait à vive allure. Elle percevait surtout des points lumineux, comme disséminés au hasard dans son champ de vision. Sans doute la fatigue qui pointait, brouillant l’image. Le décor se diluait progressivement dans les abîmes de la nuit, en même temps qu’elle-même sombrait happée par le sommeil. A cet instant plus rien n’avait d’importance, seulement ce flottement léger qui l’enveloppait de sa douceur, la préservant du reste du monde, de ses propres démons.

L’homme finit par la réveiller, ils venaient d’arriver devant le pan de sa résidence, dans le quartier qu’elle lui avait indiqué quelques dizaines de minutes plus tôt. Elle sortit doucement de sa léthargie, à contre cœur. Elle voguait en des lieux plus paisibles et chaleureux. Or à présent, la transition et le retour à la réalité se faisaient douloureusement. Elle posa sur le conducteur un regard las, encore ensommeillé.

“Vous m’excuserez de vous tirer de vos songes, mais nous sommes arrivés mademoiselle”, dit-il doucement.

Elle se redressa, reprenant peu à peu ses esprits tout en s’extirpant de la brume qui la retenait. Elle fit face au chauffeur, considérant ensuite le compteur sur le tableau de bord : 46 £. Elle sortit quelques billets de la poche de son blouson et les tendit à l’homme qui attendait patiemment. Celui-ci s’en saisit en la remerciant aussi pour le surplus qu’elle lui signifia de garder. Mécaniquement, elle ouvrit la portière et sortit du véhicule, passant devant la vitre passager avant. Celle-ci s’abaissa, la voix de l’homme perça le silence de la rue déserte :

-“Vous êtes sûr que ça va aller, je peux vous laisser ?”, dit-il soudain soucieux face à l’allure spectrale de la jeune fille.  

-”Oui, ne vous en faites pas, l’entrée est juste là. Merci”, acquiesça-t-elle à demi-mot, se retournant à peine.

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