S’adossant à la porte, elle se laissa glisser le long de celle-ci jusqu’à se retrouver assise sur le carrelage froid. Fixant la pièce, droit devant elle, elle distinguait le salon et ses fenêtres aux volets fermés, par lesquels filtraient tout de même quelques jets des éclairages extérieurs. Elle n’avait pas cherché à éclairer les lieux. L’appartement entier se diluait dans l’encre de la nuit.  S’offraient alors à elle tout un camaïeu de gris allant jusqu’au noir.

Renversant la tête en arrière, celle-ci rencontra le bois dur dans un léger bruit sourd. Le regard toujours fixe, elle se repassa les événements de la soirée, les sensations, les sentiments. Cette impression de malaise, la confusion et ce trop-plein d’émotions. Elle était bien présente et pourtant si lointaine dans le même temps, comme un simple spectateur de la scène. Elle s’étonna finalement de ne pas sentir les sanglots venir et la submerger. Sans doute trop avaient déjà été versés depuis ces derniers mois, dans l’ombre du monde, depuis les coins reculés de son propre univers. Chaque individu dispose d’un seuil de tolérance, d’une capacité à porter et surtout supporter le poids du monde et sa brutalité. Un capital qui diminue lentement à mesure des épreuves que la vie nous contraint d’affronter, réduisant ce que l’on est en mesure de tolérer et d’éprouver. Comme si au-delà de ce seuil, la misère des hommes et de ce capharnaüm permanent, n’étaient plus qu’un effleurement à peine perceptible. La gravité et l’austérité demeurent, mais la vitalité et la volonté de les combattre s’évaporent.

Expirant soudain bruyamment, elle redressa la tête, fouilla dans l’autre poche de son blouson pour y trouver son téléphone portable. Elle l’avait laissé éteint toute la soirée et jusqu’à présent. Le reste du monde n’avait à ce moment-là rien à lui apporter, si ce n’est quantité d’interrogations stériles et assommantes. Mais tôt ou tard il faudrait bien les affronter et y répondre. Elle alluma finalement l’appareil, la luminosité de l’écran vint percer les ténèbres environnantes, créant un halo spectral tout autour. Il était presque 5 heure du matin. Les notifications fusaient : vingt-cinq appels en absences, dont près d’une vingtaine s’étaient suivi de messages vocaux ; une douzaine de messages texte. Ils venaient de sa famille, de son meilleur ami Matthieu, et bien sûr de lui, Tom. Tous la questionnaient sur ce qui c’était passé ce soir, si quelque chose n’allait pas, où elle se trouvait, si elle était déjà rentrée. Venaient d’abord les injonctions sévères : “Appelle-moi de suite !”, “Reviens au pub !”, “Rappelle-moi je crois qu’on doit parler !”. Et puis les supplications : “Laura je m’inquiète.”, “Rappelle-moi je t’en supplie !”.  Elle n’en écouta et n’en lut que la moitié, puis se résigna à rappeler l’émetteur d’un des nombreux messages. La tonalité retentit, une fois, deux fois. Puis une voix effarée brisa le silence ambiant :

-“Laura ! Putain mais ça fait des heures que j’essaie de t’appeler ! Qu’est-ce que tu fous ?!”, vociféra Tom. A ce ton, elle se renfrogna instantanément, ne répondant pas.

Il renchérit :

-“Laura réponds-moi ! Tu es partie comme une furie et m’as laissé comme un idiot sur le trottoir devant le pub tout à l’heure. Je pense que j’ai droit à une explication !”

C’était vrai. Mais elle se sentait agressée par tant de reproches d’un coup dans le ton de sa voix. Si bien qu’elle regretta d’avoir fait la démarche de le rappeler. Pourtant il fallait bien s’y résoudre.

Elle finit alors par sortir de son mutisme :

-“Je me sentais mal. J’étouffais d’accord ?!”. Suite à quoi Tom reprit :

-“Mais alors pourquoi ne pas me l’avoir dit ? On serait allés ailleurs avec les autres ?”.

Laura lança avec agacement :

-“Non je ne serais allée nulle part ailleurs non plus. Ces gens-là, c’est toi, ton entourage, pas le miens. Je n’aurais pas dû te suivre ce soir, cette comédie est absurde de toute façon…”.

Elle réalisa soudain l’ampleur des dernières paroles laissées en suspens : ”cette comédie”, “absurde”. En une fraction de quelques secondes elle avait révélé tant de choses réprimées et dissimulées depuis des mois. En l’espace d’un instant elle avait renversé tout un univers déjà bancal.

Tom conclut alors :

-“J’arrive devant chez toi, viens m’ouvrir, je pense qu’il vaut mieux que l’on en discute”. Ce à quoi elle raccrocha. Qu’y avait-il à ajouter de plus ? L’inéluctable était arrivé.

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