Enchaînée à cette existence, à cette enveloppe, à cette terre piétinée chaque jour. Les godasses pleines de bourbe, elle patauge, elle s'enlise, bien loin des paysages champêtres et bucoliques qu'elle s'était si souvent représentés. Le monde n’est pas tel qu’on le lui avait dépeint, tel qu'elle se l'était imaginé. Quelqu’un aurait-il menti ?

Enchaînée à ces gens qu'elle ne reconnaît même plus. Des pantins, arborant tous la même expression, leur conférant cette ressemblance absurde. Des marionnettes. Certaines, dont les fils s’agitent depuis les mains agiles leur donnant ce souffle de vie, paradent et se pavanent ; d’autres, les fils emmêlés ayant déjà trop servis, n’exercent plus que des gestes trop mécaniques et désordonnés.

Enchaînée à ce temps qui l'enserre et la guette de son regard narquois. Savourant ce supplice que lui infligent les secondes capricieuses ; qui tantôt se refusent à s’écouler, laissant ses cauchemars et afflictions la tourmenter à souhait ; et qui tantôt s’évaporent, lui coupant le souffle, sans jamais aucun droit de se délecter de simples instants de plaisir.

Mais quel est donc le prix à payer ? Pour sortir d’ici ? Quel prix pour se libérer ? Mais le Diable lui rendra sa liberté !

Le Diable demanda alors, malicieux : “Que veux-tu ma douce ?”

Son regard imprégnant le sien, elle répondit sur la supplique : “Ôtes-moi ces chaînes s’il-te-plait, je veux goûter à la liberté…”

Il l’examina, amusé, puis déclara d’un air magistral : “C’est moi qui propose et rédige les marchés ici, on joue selon mes règles. J’accèderais à une demande seulement si elle pique mon intérêt. Raconte-moi ton histoire”.

Acquiesçant, elle concéda à jouer le jeu, elle accepta les règles de son dangereux invité et se livra à ce sinistre et séduisant Prince des ténèbres. Elle lui conta son histoire et ses tourments. Sous le charme, elle le voyait boire ses mots, sourire à son infortune, se repaître de ses dépravations, se délecter de ce cynisme faisant maintenant partie intégrante d'elle et rire de ses détractions furieuses.

Encore si peu de connaissances, et pourtant un regard de plus en plus aiguisé et impitoyable. Si peu de vécu et pourtant tant de choses à dire et de revendications à hurler sur les toits du monde. Si peu d’années et pourtant déjà l’expérience des aspérités de l’existence : une myriade de désillusions. Seulement les premiers pas d’une vie, et pourtant déjà tant d’épreuves et de fourvoiements ; tant d’erreurs et de claques reçues. Trop de soupirs lâchés inutilement ; trop de paroles dont le sens se perdait vainement dans le vide environnant ; trop d’attentes et de douces illusions ; trop de regrets et toujours cette amertume qui lui revenait en bouche et l’écœurait ; trop de mensonges insipides avalés et difficilement acceptés ; trop d’ignorance et d’individualisme. Un monde parfaitement imparfait. Des êtres admirablement déplorables.

Elle voulait l’évasion. Elle voulait délaisser la poussière et ces piètres pantins. Elle voulait pouvoir toucher du doigt le transcendantal et flirter avec l'ineffable. Elle voulait se libérer du carcan dans lequel on s’évertuait à l’emprisonner. Elle ne voulait simplement pas leur ressembler. Elle voulait être elle, rien qu'elle.

Une fois sa harangue achevée, l’attente, le suspense. Que pouvait-elle offrir de bien affriolant, alléchant ? Seulement un récit houleux, mais passablement ordinaire. Pourtant elle voulait signer un pacte avec le Diable.

Son âme en échange de ce souffle nouveau, cette d’exaltation tant convoitée.

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