J’arrivai finalement devant une vitrine depuis laquelle crépitaient des néons en fin de vie. Cette lueur spectrale entrecoupée instaurait une ambiance qui tendait presque au film d’épouvante, me fis-je la remarque. A l’intérieur des mannequins au faciès figé, arborant des costumes et smokings sombres. Elégance de rigueur pour ces statues ainsi exposées.  

Et quelle mise en scène ! Des mannequins à la tenue et la posture ajustée. Merveilleux exemple de leçon de conduite en société : paraître, toujours paraître. Se pavaner, exhiber ses plus beaux atours, le tout dans une gestuelle étudiée et travaillée. Un code vestimentaire standardisé, pour sans cesse plus d’homogénéité dans les rangs. Il faut de la cohésion nous explique-t-on, il faut de l’uniformité chez les individus. Quand chacun prône la revendication de sa différence et de sa propre identité, moi je m’esclaffe devant tant de bêtise hardiment prêcher.

Les néons choisirent alors cet instant pour expirer. Âpre coïncidence, mais dans un timing admirablement coordonné.

M’apparaît alors ma propre image : un costume sensiblement identique et pourtant dans le même temps démodé et poussiéreux. Un pantalon froissé, une chemise débraillée, une cravate desserrée négligemment, un veston mal ajusté. Et voilà le contrepied de votre réalité. La vérité brute, sans fioritures, sans agréments, pour vous confronter à sa froideur. J’avais les traits tirés, le visage blême et marqué de cernes démesurés. Les effets du temps qui passent, des contrariétés, des préoccupations, des évidences trop difficiles à accepter. Un anti-héros. Un fou parmi les fous.

A présent ils refaisaient surface, tous ceux autour de moi. Je voyais leur image se refléter sur la vitre obscure. Un florilège d’ombres, traînant péniblement leur anonymat, comme une chaîne aux pieds. Tantôt passant dans la lumière, et existant l’espace d’un bref instant ; tantôt la désertant, pour retourner à leurs ténèbres. Une infinité d’existences, d’esprits, de destins, de vies entremêlées défilaient sous mes yeux. Je me retournai alors lourdement, faisant face à ce ballet qui valsait jusqu'à disparaître complètement de ma vue. Jusqu’à ce que la prochaine horde d’aliénés prenne leur suite.  

Je m’arrachai enfin à cette contemplation, pour reprendre mon errance, en quête d’un endroit un tant soit peu grisant, dans lequel m’enivrer afin d’oublier le temps d’une soirée ma grotesque existence. Alors que je marchais je considérais successivement les bâtiments qui me dominaient de leur immensité ; puis le ciel, dépourvu de lune ce soir. Seulement des réverbères antiques, ne remplissant pas même leur rôle et n’éclairant qu’à moitié. Quelle ironie ! Même les astres avaient cédé leur place à la lumière artificielle et délabrée du monde. Et j’avais beau scruter le ciel, je ne parvenais pas non plus à y déceler la moindre étoile. Adieu la vision romantique de la promenade nocturne sous le firmament. Décidément, de déceptions en déceptions.

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